Un jour , j’ai pris une ramette de papier blanc à écrire et je l’ai posée sur mon bureau. Puis, je me suis installé confortablement dans mon fauteuil, qui n’était pas tout neuf. Au fil des années,
il était bien érodé. Il y a peu de temps, je me suis aperçu que le tissu qui le tapissait est devenu lustré … dans quelques endroits. Dans un autre endroit, j’ai trouvé un petit point d’usure.
Probablement deux ou trois fils ont dû perdre leur continuité. Ces découvertes m’ont rendu triste, car elles m’ont rappelé que je n’étais pas, moi non plus, un tout jeune homme. Hélas, les fils de
la matière vivante de mon corps n’étaient plus les mêmes cordes élastiques et résistantes qu’elles étaient à l’époque, à cette belle époque quand mon esprit n’était pas encore tourmenté par la
pesanteur de ma carcasse périssable. Au fil des années, le fauteuil et moi, nous étions parfaitement adaptés l’un à l’autre et je peux dire que nous formons à présent un parfait couple. En
revanche, je ne peux pas confirmer avec certitude si c’est mon corps qui a pris ses formes ou si c’est le fauteuil qui a épousé les miennes. En tout cas, je crois que cela a été une adaptation
réciproque. Ce fauteuil mon vieux et fidèle ami m’accueille les bras ouverts et veille sur mon dos, pour qu’il soit bien droit et au chaud. Je lui fournis régulièrement les soins nécessaires pour
le maintenir en bon état et lui permettre de ne pas vieillir trop vite restant que faire se peut. Le bonheur est partagé et nous sommes heureux. J’ai retiré la première feuille qui se trouvait, je
suppose, … aussi par hasard, au-dessus de la ramette. Je ne veux pas, quand même, passer pour un obsédé du hasard. Je tiens simplement à souligner que son rôle n’est pas le dernier dans la chaîne
des événements que nous traversons au cours des années. Une lampe en bronze, coiffée d’un abat-jour de couleur verte, diffusait modestement sa lumière intime. Cette lampe aussi a son histoire. Je
l’ai trouvée dans la cave de notre immeuble à loyer modéré. Vous avez compris qu’il s’agissait d’une trouvaille. Cette lampe, malgré son misérable aspect, m’a plu dès le premier regard. J’ai
apprécié la simplicité de sa conception et la légèreté de ses lignes. Elle n’avait pas de grande valeur, mais à mes yeux cela n’avait pas d’importance. Immédiatement ce fut le coup de foudre. Je
l’ai démonté. Minutieusement, comme un ferronnier amoureux de son art, j’ai nettoyé chaque pièce. J’ai découvert toute la beauté de bronze, caché depuis des « millénaires » sous la saleté
séculaire. Puis, avec passion je l’ai remontée. Après mes efforts, cette lampe a retrouvé son élégance initiale et un certain « charme ». Maintenant, au lieu de croupir dans un tas d’ordures d’une
décharge à laquelle elle était destinée par son précédent propriétaire, elle éclaire mon bureau à ma grande satisfaction. Ses trois pieds, fins et élégants comme les plus belles jambes féminines,
lui confèrent la possibilité de trouver une ferme stabilité sur n’importe quelle surface. J’aime bien cette lampe et sa lumière jaunâtre qui caresse tendrement les objets qui reposent
silencieusement sur mon bureau, et particulièrement le sous-main. Ce sous-main, je l’ai trouvé, comme vous l’avez déjà compris, … par hasard, dans une librairie lorsque je me suis promené
oisivement dans la rue principale de notre banlieue parisienne. C’était l’atlas du monde. Imprimé sur toute la surface de ce sous-main, il attira immédiatement mon attention. J’ai trouvé cet objet
très utile. Je l’ai emporté pour quelques pièces, et depuis il couvre le plan de travail de mon bureau. Sa présence assouplit l’écriture au stylo à bille, améliore l’aspect esthétique de
l’entourage, et me fait rêver à tout ce que je n’ai pu réaliser dans ma vie. Lorsque je pose mes bras sur ce sous-main, j’ai l’impression que le monde entier se trouve à ma portée et qu’il devient
plus tangible. Il me semble qu’à cet instant, je sens battre le pouls de la planète. Rien que l’attouchement des points chauds ou des points où se manifestent de violents conflits économiques ou
ethniques me brûle les bouts de mes doits et laisse les cicatrices sur ma muqueuse cardiaque. À part ces sentiments, ce sous-main me donne une illusion de liberté. Avec un peu de concentration, je
deviens incorporel - seul mon esprit plane au-dessus de la surface terrestre. En ce moment, je peux entreprendre une expédition au pôle Nord et, pourquoi pas, en Patagonie. Je peux aller au pôle
Sud ou à l’Île au Trésor et puis descendre dans la caverne d’Ali Baba, sans pour autant quitter mon confortable fauteuil, mon vieux et fidèle ami bien usé. En catimini de ma famille, j’affronte
d’énormes risques en voyageant à travers des intempéries, des ouragans, des tempêtes magnétiques ou à travers le triangle des Bermudes. Je visite même les planètes où l’homme n’a pas encore laissé
ses empreintes. Ce moyen de déplacement, appelé l’imagination, me permet également de voyager dans le temps. Pour l’instant il n’y a pas de place pour deux personnes. C’est un monoplace. Voici
pourquoi, d’une façon contraignante, il n’y a jamais de témoins des événements racontés par un narrateur qui a entrepris une telle aventure. La vitesse avec laquelle se déplace mon monoplace est
beaucoup plus importante que celle de la lumière. Au lieu des années-lumière, je peux me déplacer en un clin d’oeil sur une planète d’une autre galaxie, toutes les deux imaginaires. Ces voyages ne
coûtent rien et ne dérangent personne. Rien ne peut m’empêcher de voyager à travers l’univers, et pendant ce temps, personne ne s’aperçoit de mon absence. Ces voyages me permettent d’observer une
infiniment petite partie de la vie éternelle de l’univers infiniment grand. Mais attention, je dois être vigilant, car il est très facile de s’égarer dans l’espace étendu à perte de vue. Pour «
revenir » sur Terre en bonne santé, dans l’état physique et psychique, dans lesquels je me suis engagé pour cette aventure, je ne dois pas perdre les repères psychiques . Sinon, il existe toujours
un risque de rester jusqu’au dernier jour dans cet espace inconnu, détaché de la réalité, de la maison et des proches bien aimés. Pendant ces voyages, j’observe les planètes rouges, blanches,
grises, mais ma planète bleue avec son passé et son avenir, quel qu’ils soient, m’attire davantage. Stop! Stop! C’est assez. Ouf ! Graduellement, je descends des nuages et je « m’atterris » en
douceur avec une grande précision devant mon petit et beau bureau, sans avoir peur de m’écraser. Ainsi, je suis de nouveau dans mon fauteuil, devant ma feuille de papier blanc, d’un standard A4.
Une feuille comme toutes les autres du même format. Pour l’instant complètement impersonnelle, elle peut être identifiée par ses dimensions et la densité du papier avec lequel elle a été fabriquée.
Et voilà qui est intéressant. Puisque ma feuille est encore vierge et, par conséquent, anonyme, elle m’ouvre la possibilité d’un jeu. Ce jeu est issu de l’analyse combinatoire. Je vois qu’un
exercice s’impose et je vous invite à faire une petite expérience. Voyez-vous, cette feuille, je peux la mettre sur mon bureau dans plusieurs positions diverses sans apercevoir pourtant la
différence. Précisons qu’elle possède deux faces, deux côtés courts et deux côtés longs. Les faces de cette feuille, recto et verso, n’ont pas de sens, bref, sans repères. Elles se ressemblent. Je
pose la feuille en position verticale, comme une lettre. La face qui se trouve devant moi est recto. Il suffit de pivoter la feuille trois fois consécutivement à 90° autour de son axe vertical pour
obtenir deux positions verticales et deux positions horizontales au recto. Puis, je pivote cette feuille autour d’un axe horizontal pour que sa face verso, suivant notre convention, se trouve en
haut. Encore trois quarts de tour autour de son axe vertical, et donc, je peux poser cette feuille sur mon bureau, d’une manière générale, de huit orientations différentes. C’est simple et pourtant
amusant. À quoi ça sert ? Peut-être à réfléchir, à voir autrement les choses qui nous paraissent souvent insignifiantes. Ou, comme je le fais en ce moment, s’offrir un petit divertissement.
Sottises ! Il me sert de prétexte pour retarder le passage à l’action. Et c’est la vérité. Voilà, c’est tout ce que je peux dire à propos de cette feuille de papier blanc, qui se repose devant moi
sur mon bureau. Sous la lumière veloutée de ma lampe, le calendrier éphéméride se moque de moi. J’ai l’impression que c’est encore hier, que je l’ai installé à l’aide de deux guides de fil de fer
sur son socle en hêtre. Chaque jour, comme une nécessité naturelle, je tourne une page de ce calendrier de droite à gauche pour être constamment dans le temps réel. Et que vois-je aujourd’hui ?
L’épaisseur de la partie gauche est presque égale à celle de la partie droite. Non, je ne me trompe pas. Ce n’est pas une illusion. C’est une triste réalité. Le temps passe au-dessus de mon bureau
sans faire de bruit, et moi, comme si j’avais été hypnotisé, je reste momifié devant mon bureau … Je regarde la feuille blanche et je constate que toute mon attention est concentrée sur l’écoute
des bruits qui remplissent notre immeuble à loyer modéré. Ce sont les bruits de l’activité humaine aux dix niveaux de cette construction bon marché. J’entends le bruit des pas de notre voisine à
l’étage supérieur, le claquement des portes et le sifflement des robinets dans les appartements adjacents, la musique qui parvient à mes oreilles de l’immeuble en face. Petit à petit, je commence à
sentir les remords de mon comportement honteux, de manque de concentration sur l’objectif que je me suis posé, il y a quelque temps. Je ne peux pas, quand même, admettre que cela soit de ma faute.
Je ne peux pas être coupable de tous les malheurs du monde. Coupable ? D’ailleurs, qui est le coupable ? S’il vous plaît, ne le cherchez pas. J’ai trouvé ce salopard. Le voilà. Le coupable « serait
» l’architecte qui n’avait pas prévu l’isolement acoustique suffisamment correct dans cet immeuble à loyer modéré. C’est vrai. Cela fait un certain temps que je rêvasse sans bouger d’un pouce. Mais
puisque je me trouve sur la Terre qui bouge, par conséquent, je bouge aussi. Cette réflexion m’apporte un petit réconfort. On trouve toujours une justification pour préserver la tranquillité
mentale et s’éviter des reproches. C’est tellement commode ! Cependant, une voix intérieure me murmure qu’il vaut mieux arrêter de tricher avec moi-même et qu’il est temps de « faire le ménage »
dans mes raisonnements. Pour être en accord avec cette voix, j’accepte sa proposition sans discussion et sans pour autant comprendre quel changement astral ou climatique m’a orienté à une telle
sagesse. Je regarde ma feuille de papier blanc, encore vierge et pour l’instant toujours inanimée, et l’envie de lui donner une identité, de mettre une vie dans sa chair fragile, de donner un sens
à cette vie, dérange mon esprit. Il suffit de remplir cette feuille de signes ou de symboles d’un alphabet ou d’un code quelconque conventionnel pour qu’elle puisse obtenir un droit à la vie.
L’importance du message peut donner à cette feuille de papier une vie courte ou une vie longue, une vie plus ou moins importante. Le message peut radicalement changer ses dimensions et sa densité,
ou la transformer en une arme redoutable. Peut-être qu’elle ne sera plus une feuille quelconque, une feuille anonyme, mais une feuille qui va briller parmi beaucoup d’autres, jadis semblables.
Peut-être, le Destin va-t-il l’épargner de terminer son existence dans une poubelle. Peut-être, elle sera gardée dans un endroit où sa longévité sera protégée avec de grands soins. Tandis que
l’homme, dans toutes les circonstances, est obligatoirement mortel, une feuille en revanche peut devenir éternelle. Et là, il se produit un miracle. Une feuille immortalisée par quelqu’un se
transforme gracieusement en prolongation de la vie de son maître. Un homme, qui a déjà disparu, continu à exister et à servir les autres à travers cette feuille de papier. Il partage sa propre
expérience ou ses pensées originales et innovatrices avec les nouvelles générations qui font leurs premiers pas dans un environnement inconnu et hostile à leur existence. L’homme a laissé son
message. Ce massage est là, accessible à tout moment et à faible prix. Simplement, il suffit de vouloir s’en servir et d’enrichir ses connaissances. Fantastique ? Bien sûr ! Zut ! Mais où est passé
mon stylo ? Il n’a pas pu s’évaporer, quand même ! Il n’est pas à ma gauche où se trouve une pile de dictionnaires de petit format. Devant moi se trouvent plusieurs choses : une feuille de papier
blanc, le clavier à l’aide duquel je compte composer ce texte, mais pas mon stylo. Et pourtant, j’ai besoin de mon stylo avec lequel je prends les notes pour fixer sur le brouillon les meilleures
expressions des « bêtises » qui me viennent à l’esprit. C’est un désordre, tant sur mon bureau que dans ma tête. Ah ! Yes ! ça y est, je l’ai trouvé ! Il est resté coincé justement sur cette page
du brouillon de mon manuscrit. Cela explique pourquoi cet alinéa tout à coup est apparu sur cette page, à cet endroit. Parmi l’immensité des messages qui remplissent les étagères des petites et
grandes bibliothèques il y a ceux qui ne perdent jamais leur actualité, autrement dit - immortels. - Comment ça immortels ? - une question se pose à moi. - Oui. Immortels. Mais seulement pendant la
vie d’une civilisation, j’entends la réponse, car même les civilisations ne sont pas éternelles. - Pourquoi, au juste, le Destin réserve-t-il à certaines feuilles une longue vie alors que bien
d’autres terminent leur existence à peine retirée de la ramette ? - Sur quels critères le Destin distribue les valeurs et la longévité ? - Connaissez-vous la réponse ?… -Non. Vous n’avez pas à
avoir honte. Vous n’êtes pas seul ... Peut-être tout simplement, la question est posée prématurément?